Parce que les cuisines sont le reflet des sociétés et de leurs histoires, utiliser l’ECSI pour comprendre ce qui se joue dans nos assiettes nous semble essentiel. Par l’analyse systémique qu’elle apporte, mais aussi grâce à ses formats engageants, l’ECSI peut questionner nos pratiques intimes – en l’occurrence manger, cuisiner – et les replacer à échelle globale.
Pour cette lettre de l’ECSI sur la cuisine, nous devions aller au-delà du sujet des ateliers de cuisine interculturelle, qui sont beaucoup utilisés pour tisser du lien entre des individus, créer des rencontres, des découvertes, etc. Et ça tombe bien, parce qu’on regorge d’idées. Ce qui nous interroge est une lecture plus critique de la façon dont la cuisine, les cuisines, et les utilisations des aliments, sont influencées par de nombreux biais, coloniaux, néocoloniaux, sexistes, classistes, écologiques, etc.
La cuisine est un sujet universel. Tout le monde la pratique, par plaisir ou nécessité. C’est une porte ouverte aux voyages intérieurs et extérieurs, l’occasion de se réunir autour de repas conviviaux où s’échangent recettes, histoires et amitiés, l’occasion de parfumer le quartier en fonction d’un choix innombrable d’épices venues du monde entier... Et pourtant, la cuisine, les cuisines, ce n’est pas que ça. Non, ce ne sont pas que de délicieuses saveurs et de touchants récits de transmission, car la cuisine, comme toutes choses, est politique. Déjà parce qu’en fait tout le monde ne la pratique pas, les femmes y étant bien davantage assignées que les hommes, à moins qu’il n’y ait du prestige à la clé. Ensuite, la cuisine est politique parce que l’extractivisme et les monocultures héritées de l’époque coloniale façonnent le marché des produits disponibles à la consommation dans le monde, exposant à des risques écologiques et humains majeurs en cas de pénuries, par exemple dans le contexte de bouleversement climatique que nous vivons. La cuisine, c’est politique parce que l’agro-industrie impose ses règles, expose les populations à des tromperies publicitaires et à des maladies, détruit les écosystèmes tout en uniformisant les saveurs et effaçant les histoires qu’elles incarnent. C’est politique parce que la « distinction sociale » influence les choix des individu·es, le contenu de leurs réfrigérateurs et de leurs assiettes en fonction du porte-monnaie et de la classe à laquelle iels s’identifient. C’est politique parce que la consommation de viande ou le véganisme sont des pratiques marquées par l’identité de genre et le sexisme ambiant dans les sociétés patriarcales. C’est politique parce que certaines cuisines ont été effacées pendant les colonisations, avec les meurtres et les déportations qui ont empêché les transmissions orales et écrites. C’est politique parce que la prétention et la quête de prestige ont fait brandir aux empires coloniaux leurs cuisines comme les meilleures du monde, à travers articles et livres de recettes, tout en organisant la dévalorisation des produits dits « exotiques ». Bref, la cuisine, si vous avez suivi, c’est politique.
Bien sûr, on peut continuer à utiliser la cuisine, à la fois pour se régaler et aussi en atelier pour créer des rencontres, des découvertes mais l’ECSI, en proposant des outils et un angle d’analyse des systèmes oppressifs, doit également être mise au service de la déconstruction, de la remise en question, des enjeux apparemment anodins qui se cachent derrière le mot « cuisine ». À travers cette lettre, nous souhaitons proposer des axes de résistances, construire de nouveaux scénarios et essayer d’initier le changement, par l’info !
Les 3 Mondes - CRIDES
Centre de documentation et d’animation